Note d’intention

de Souâd Belhaddad, auteur et metteur en scène

« En 1994, lorsque survient le génocide des Tutsi, je suis grand reporter ; mon travail à l’époque, se concentre surtout sur le Liban, l’Algérie (pays où je suis née) en plein conflit civil, et l’ex-Yougoslavie. La tragédie au Rwanda, dans cet océan d’actualité auquel s’ajoute l’historique élection de Nelson Mandela, est assez minorée. Ce n’est que quatre ans plus tard que je me rends dans ce pays pour la première fois, en reportage. 
Comme pour beaucoup, il y a un avant et un après Rwanda, dans ma vie.

Je suis de cette génération élevée dans le « Plus jamais ça » – et qui y a cru. Marquée, à travers la lecture, par l’histoire de la Shoah (on disait alors « les camps ») j’ai grandi convaincue que l’(in)humanité avait touché là son paroxysme. L’écriture, pour moi, avait pour principale mission de combattre ce  « Mal », mes lectures m’y ont initiée. J’ai écrit de la poésie dès l’adolescence, parce que j’ai lu Anne Franck. Devenue journaliste, j’ai essayé de « comprendre et de faire comprendre, de démythifier cette représentation manichéenne du monde en blanc et noir », parce que j’ai lu Primo Levi.

Depuis toujours, m’obsède la question de la mémoire, et de sa transmission. Dans cet engagement, intervient clairement le fait d’être née en Algérie, pendant la guerre d’indépendance et d’avoir été dépossédée de mon histoire d’ex-colonisée. Que ce soit en Algérie, pays natal qui ré-écrit volontiers son passé avec révisionnisme ou en France, pays d’adoption dont certains chapitres d’Histoire restent malaisés (collaboration, colonisation, guerre d’Algérie, oubli des indigènes partis combattre le nazisme, Harkis, marche pour l’Égalité,…)

C’est par et grâce à l’écriture que j’ai pu produire en mots et en littérature des émotions dont j’ai décidé qu’elles serviraient à rapprocher, unir plutôt qu’entretenir un contentieux. Très tôt,  je me suis engagée contre le racisme et l’antisémitisme, et les discriminations.

Notre rencontre, avec Esther Mujawayo, rescapée du génocide des Tutsi, a été une évidence, quasi déterminée. Tout dans sa vie, à l’autre bout du monde de l’Europe où j’ai moi-même grandi, l’a amenée à une même vision du monde. Nos premiers échanges ont de suite reposé sur ce postulat commun : elle aurait pu naître algérienne sous la colonisation, juive sous la collaboration mais aussi hutu au Rwanda, comme j’aurai pu naître Tutsi au Rwanda, juive en Algérie,… 
Autrement dit, l’histoire de l’une aurait pu être celle de l’Autre, et toute histoire de discrimination, de tout lieu du monde, était nôtre.

couv survivantes                              fleur de stephanie

Ensemble, nous avons publié deux ouvrages sur le Rwanda. Esther a perdu dans la génocide la quasi totalité de sa famille, à l’exception heureuse de deux de ses sœurs et de ses trois filles. Elle voulait écrire un témoignage, dix ans après. Puis, en 2006, nous avons travaillé sur la réconciliation nationale au Rwanda. Nous avons écrit à quatre mains, nous répartissant les chapitres. SurVivantes, Rwanda dix ans après, edts Metispress et La Fleur de Stéphanie, Rwanda entre déni et réconciliation, edts Flammarion.

Esther est une femme lumineuse, joyeuse, si joyeuse !, pétrie d’humanité, d’empathie. Nous avons étonnamment ri pendant la rédaction de ce livre. A chacune des nombreuses lectures que nous avons faites, à l’unanimité, les auditeurs de tout milieu, horizon et géographie, ont ressenti la même fascination que moi face à sa luminosité. Sa douleur, infinie et indicible – car la douleur d’un génocide est infinie et indicible –n’exclut pas la force de vie, d’humanité, ni  l’humour.

Pourquoi une pièce dix ans après un livre ?

Le Rwanda repose sur une tradition orale : il y a dix ans, l’écriture s’imposait pour immortaliser la transmission d’une mémoire de ce génocide dans un pays qui  ne relevait pas d’une culture de l’écrit, et risquait l’oubli. Il y avait urgence d’écrire pour les défunts, pour les rescapés mais aussi contre les négationnistes qui émergeaient déjà.
 Aujourd’hui, vingt ans après, il est possible de revenir à l’essence même de la culture rwandaise : l’oralité, le corps. Esther en est une grande inspiratrice. Il faut la voir se lever soudainement pour dessiner, d’un mouvement des bras, le fléchissement des fleurs sous le vent ! Se mettre tout à coup à siffler pour restituer l’appel aux vaches ! Ou mimer avec des accents de commedia dell’arte, l’employé de l’ONG débarqué après le génocide et la priant de raconter ses rêves…sans qu’elle n’ose avouer que, par défense psychique, elle a pu dormir  pendant les cent jours d’extermination…
Sa gestuelle, son souffle de voix, doux et vif à la fois, rieur souvent, teinté d’accent belge (hérité d’études en Belgique) et ses nombreuses didascalies invitent vraiment au voyage.

Esther, c’est aussi le Rwanda des années ’60, de collines sans eau ni électricité, de la cruche qu’il faut emplir à la rivière, dès l’âge de six ans, à l’aube avant l’école. C’est le lien étroit et heureux avec la nature, les heures de marche d’un point à un autre, la confection de bière de sorgho ou de banane. L’amour inconditionnel d’une famille et celui passionné d’un mari destiné à devenir linguiste et qui, discriminé, pourra seulement enseigner. Ce sont les pogroms survenus en ’57, en ’63 puis en ’73, leur impunité officialisée, la solidarité constante d’une voisine hutu, la trahison d’une autre, les humiliations considérées comme un élément courant, quoique jamais banalisé, de la vie – de sa vie « heureuse, en fait, sans ce qui s’est passé », dit-elle.
       C’est également la transmission de cette riche et ancestrale culture à ses trois filles, rescapées elles aussi. Et le choix de ne pas léguer de haine en héritage.

Tout cela, pour moi, se doit d’être porté sur scène, en corps, en images et en sons pour qu’en cette 20e commémoration, la mémoire du Rwanda d’Esther, des rescapés, de leurs disparus ainsi que la transmission faite à ses trois filles deviennent trace artistique. »

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